RACHID BOUDJEDRA. « IL N’Y A PAS D’ECRITURE SANS SOUFFRANCE »

Publié le par Le Café Littéraire

RACHID BOUDJEDRA

  « IL N’Y A PAS D’ECRITURE SANS SOUFFRANCE »

  « Pour écrire, il faut avoir souffert. Il n’y a pas d’écriture sans souffrance. Il n’y a pas d’art sans blessure, une blessure béante, ouverte. Je crois que les artistes sont des gens qui souffrent, et cette souffrance ne peut être colmatée, ne peut être dépassée, non, jamais elle ne peut être dépassée. » C’est par cette curieuse réflexion que l’écrivain algérien Rachid Boudjedra a énoncé quelques idées théoriques sur l’écriture lors de son passage dans la ville de Bejaïa, le 18 décembre 2008 pour inaugurer, avec l’aimable collaboration de la librairie Espace Noûn (Alger), la première séance du Café littéraire initiée par la maison de la culture.

La souffrance de l’auteur de La Répudiation remonte à sa tendre enfance, lorsque son père, polygame et féodal, lui infligera de temps à autre des « corrections très violentes », le privant d’une vie affective qui n’en finissait pas de le tourmenter. « C’est peut-être cela qui a fait de moi un écrivain, comme certains grands écrivains, Kateb Yacine, William Faulkner... L’écrivain, si je dois le définir, c’est celui qui n’a jamais quitté son enfance, celui qui ne peut pas quitter son enfance », a-t-il confessé sur un ton pathétique.

A-t-il voulu donc transmettre quelque message à travers ses écrits littéraires ou bien témoigner de ce qu’il a douloureusement vécu ? « Ce qui m’intéresse, c’est l’écriture, l’acte de créer, c’est tout. Moi, je n’ai pas de message à faire passer. Je considère qu’au XXème siècle, il n’existe plus de message dans le roman ou toute œuvre de création », dit-il. Seulement, il avouera que, pour lui, l’écriture l’aide à exorciser le mal qui ronge son âme. « L’écriture est une thérapie fantastique. Pour moi, s’il n’y avait pas l’écriture, j’aurais eu une tentation de suicide. L’écriture est une espèce de folie qui permet à celui qui écrit de ne pas être fou ou à ne pas le devenir », dit-il encore.

Cette expérience l’amènera plus tard à intellectualiser l’acte d’écrire qui, pour lui, remplit une fonction un peu particulière. « Je crois que l’art ou la littérature dit la douleur, mais aussi le contraire de la douleur : la joie, le bonheur, le dépassement de soi par la jubilation qui est un terme métaphysique chez Platon », pense-t-il. Toutefois, l’on peut constater un enchevêtrement de deux sentiments contradictoires chez l’auteur de l’Escargot entêté, agitant tout son être quand il se met à écrire. Si pour lui « écrire, c’est souffrir », car cela lui rappelle cette « damnation d’être un être humain », l’écriture lui procure en même temps une certaine jouissance spirituelle pour avoir accompli un acte salvateur pour son équilibre psychique provisoire, car il faut toujours et encore écrire pour dépasser son état de suicidaire permanent.

Sa conception de la littérature est toute particulière aussi. « Le rôle de l’écrivain n’est pas d’éduquer les masses. C’est un vieux truc du réalisme socialiste », dit-il en réfutant les thèses littéraires ayant prévalu durant plus d’un demi siècle dans le monde. La vraie littérature pour lui est un « acte de création » différent de l’ « acte politique » qui produit souvent « quelque chose de plat. » En revanche, grâce au « camouflage avec des techniques d’écriture, le roman recouvre ce qui parait évident par la poétique », explique-t-il pour réfuter une certaine idée d’engagement politique par le texte littéraire. Il reconnaîtra cependant que pour « tout acte d’écrire, il y a un engagement. »

Poussant plus loin sa réflexion, Boudjedra considère qu’il existe une différence fondamentale entre le texte utilisant l’actualité brûlante et le texte romanesque proprement dit. Celui-ci, qui est généralement l’apanage des journalistes, constitue, « une littérature à consommer comme un mouchoir qu’il faut jeter juste après son utilisation. C’est ce qu’on appelle la littérature de gare, à l’exemple des livres qu’on lit dans le train et qu’on peut jeter une fois arrivé à destination. »

L’écriture romanesque en revanche, est tout à fait autre chose, soutient-il. « L’écrivain a besoin de temps et de recul pour bien écrire ses livres, comme pour l’historien d’ailleurs. Pour entrer dans un livre de littérature, c’est comme si on entrait dans un monastère. C’est une sorte d’ascèse. L’écriture romanesque est très compliquée, très complexe, comme la vie d’ailleurs. Et si vous dénaturez la complexité de la vie dans le roman, elle deviendra fallacieuse, inutile ».

Kader Sadji

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H
J'aime bien l'article d'autant plus que les propos de Boudjedra sont rapportés fidèlement.                
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